Le sens de la prière du Notre Père par Mgr Camiade

Monseigneur Laurent Camiade, évêque de Cahors, nous offre une explication de la prière du Notre Père pour bien vivre cette année de la Prière voulue par le Pape François.

Pour que l’apprentissage de la prière soit simple et accessible à tous, Jésus a proposé des mots, une prière assez courte, que chacun peut connaître par cœur.

Cette prière commence par s’adresser à quelqu’un, à le nommer : « notre Père ».

On ne peut pas prier comme si Dieu était impersonnel, comme si nous n’avions aucune idée de qui Il est. La prière n’est pas une formule magique, mais un échange avec Dieu qui est Père et Fils et Esprit-Saint. Il est présent et je m’adresse à Lui. Mieux, Il nous est présent et nous nous adressons à Lui : « notre » Père, ce n’est pas seulement « mon » Père, mais le nôtre, celui de tout le genre humain et aussi, en un certain sens, celui de toutes les créatures dont il est l’origine. Le « je » de la prière ne peut pas être individualiste, chaque personne s’adresse à Dieu en ayant conscience des liens qui nous relient les uns aux autres et aussi avec notre environnement. Dire « notre Père », c’est n’oublier personne, c’est ouvrir son cœur à tous en l’ouvrant à la grâce de Dieu.

Le Père auquel nous nous adressons est « aux cieux ».

Il est transcendant, il n’est pas loin de nous puisque même dans le silence de notre chambre, nous pouvons nous adresser à Lui et Il nous entend. Mais son existence est au-delà de l’horizon matériel, au-delà du visible et de ce qu’il est possible d’étudier par le moyen des sciences. Dire « Notre Père qui es aux cieux », c’est avoir conscience que notre prière nous fait entrer dans une autre dimension de l’existence. Cela demande un certain recueillement et aussi d’accepter une forme d’obscurité : Dieu n’est pas visible. En priant, je ne vais peut-être rien ressentir de particulier. Il existe aujourd’hui une mode de la méditation et nos librairies sont abondamment servies en ouvrages sur ce thème, mais bien souvent, ces livres décrivent des formes de méditation purement techniques, visant essentiellement à développer des états de conscience particuliers. Mais la prière chrétienne n’est pas une technique qui permet de conscientiser ou de ressentir des choses. Elle part au contraire de l’acceptation de ce que Dieu est tout Autre, Il est « aux cieux ». Toutefois, en s’incarnant, Dieu s’est rendu visible et nous osons représenter le Christ, crucifié ou vivant, de sorte que cela nous aide à fixer notre attention sur Lui. Mais n’oublions pas qu’Il est aux cieux, c’est-à-dire bien au-delà de toutes nos représentations. Nous aurons sans cesse à rectifier nos images de Dieu, nos représentations, nos idées de Dieu. La prière nous fait sortir de nos repères. Nous demandons d’abord que le nom du Père soit sanctifié, ce qui signifie bien cette volonté de le reconnaître pour ce qu’il est et qui nous dépasse, plutôt que pour ce que nous imaginons.

©pixabay
Puis nous disons aussitôt : « que ton règne vienne ».

C’est ce que Jésus est venu accomplir, faire venir le règne de Dieu sur la terre. Et depuis 2025 ans, nous allons fêter l’an prochain ce jubilé, le règne de Dieu arrive, il germe, on peut le voir ou l’entrevoir en ce monde et nous sommes appelés à désirer sa venue complète et définitive. Notre prière n’est pas gagne-petit, mais elle attend le maximum, la venue du Christ dans sa gloire, l’éternité bienheureuse, le règne de Dieu ! Avouons que souvent, notre prière peut avoir tendance à oublier cela et à demander seulement de choses immédiates, de petites choses qui disparaîtront un jour ou l’autre. Mais Jésus nous dit de demander d’emblée que son règne arrive, n’oublions jamais de faire grandir en nous ce désir ! L’attente du règne de Dieu doit motiver en nous le fait de prendre du temps pour prier car ce temps n’est jamais perdu. Il a une valeur éternelle. La régularité de notre vie de prière compte beaucoup pour que se concrétise en nos vies le règne du Christ.

« Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel ».

Cela vient dans la droite ligne du désir du règne de Dieu, avec cette particulière attention à accepter de nous laisser transformer pour que la volonté de Dieu soit plus importante en nous que notre volonté propre. L’Église est chargée de manifester au monde cette volonté de Dieu, de refléter ici-bas sur la terre le mystère de la Cité céleste. Elle ne le fait pas par une supposée perfection de ses membres (qui n’existe pas), mais par la sainteté de Dieu qui vient peu à peu gagner ceux qui se convertissent et par les saints mystères qu’elle célèbre, les sacrements par lesquels la volonté de Dieu rejoint notre vie humaine et la sanctifie. Dans les sacrements, des gestes de la terre imitant ceux de Jésus et les prolongeant sont porteurs de la vie du ciel qui se communique à la terre. La prière de l’Église dans sa liturgie et la célébration des sacrements est le moyen privilégié pour que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel. Si nous disons le Notre Père, nous désirons aussi célébrer les sacrements !

Au centre du Notre Père, apparaît la demande du pain quotidien.

Bien sûr, il y a ici une allusion à l’eucharistie. Mais cette demande concerne d’abord le pain comme symbole de la nourriture quotidienne et cette prière nous met en lien avec ceux qui ont faim, qui souffrent de malnutrition ou de famine. Même dans notre civilisation d’abondance, bénéficier d’une nourriture de qualité, pas trop empoisonnée par tous les produits chimiques, demande de se fixer des priorités, donc des renoncements. Cette demande au cœur du Notre Père montre que la prière chrétienne, comme le Christ lui-même, est incarnée. Penser que le souci de ceux qui ont faim est présent dans le cœur de Jésus en prière nous aide à réaliser que prier, pour les humains, n’est pas un angélisme. Nos manques et nos besoins peuvent être présentés, avec une immense confiance, au Seigneur qui a multiplié les pains pour la foule venue l’écouter.

L’autre grand besoin humain est celui du pardon, de la réconciliation avec Dieu et avec nos frères.

« Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». A chaque messe, nous commençons par un rite pénitentiel. La confiance dans le pardon de Dieu est très utile à la prière. Si nous n’espérions pas le pardon de Dieu, pourrions-nous nous mettre en prière ? Nous savons que nous n’en sommes pas dignes, mais le pardon que le Christ nous a obtenus par sa croix est plus puissant que toute forme d’offense et de violence. Ensuite, ce pardon implique en nous une conversion pour pardonner nous aussi à ceux qui nous font du tort. La société dans laquelle nous vivons est assez peu portée au pardon, les rapports sociaux sont de plus en plus judiciarisés. Certes, la justice n’a pas à être négligée sous prétexte d’un pardon présumé ou qui serait une fuite du réel. Mais n’avons-nous pas à réapprendre le goût du pardon ? Demander humblement pardon et accorder son pardon à ceux qui reconnaissent leurs torts et demandent pardon sont des actes humains très importants pour lesquels la grâce de Dieu est bien nécessaire.

« Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Après avoir demandé pardon, il convient de demander la grâce de ne pas retomber dans le péché. Ces deux choses sont profondément liées entre elles. Nous ne pouvons pas demander pardon en sachant pertinemment que nous allons recommencer aussitôt. Mais nous savons aussi que notre péché vient de notre fragilité humaine et des tentations suggérées par le diable. Jésus a vaincu lui-même la tentation, il n’est jamais entré dans la logique du diable, il n’a pas donné prise à ces tentations. Il nous montre que la tentation n’est pas une fatalité si, du moins, nous nous appuyons sur la grâce et si nous demandons au Père de ne pas entrer en tentation. La prière elle-même peut être un lieu de tentations. Le diable va tout faire pour essayer déformer notre prière, de la désorienter en nous suggérant des distractions ou du dégoût pour les réalités spirituelles. Offrir tout cela au Père en lui demandant la grâce de ne pas entrer en tentation est un chemin libérateur. Fixer nos regards sur Jésus-Christ en méditant ses paroles, en contemplant sa propre victoire sur le mal par la croix est la clé pour ne pas se laisser focaliser par nos tentations.

Enfin, nous demandons à être délivrés de tout mal.

Ceci montre bien qui est l’ennemi véritable dont nous devons nous préserver et que nous devons combattre avec l’aide du Christ et les grâces que le Père nous donnera. Mal moral ou mal physique, mal psychique ou mal social, mal intellectuel ou mal culturel. Le mal imprègne notre condition humaine, mais Dieu peut nous délivrer du mal si nous le Lui demandons. Les intentions précises ne manquent pas sur ce registre de la libération. « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés » (Gal 5,1) disait saint Paul. N’ayons pas peur et comptons sur Dieu !

Ces quelques pistes de réflexion à partir du Notre-Père peuvent, je l’espère, nous encourager à la prière. Si nous avons déjà des habitudes de prière, il ne s’agit pas forcément, durant cette « année de la prière », de multiplier les temps de prière, mais plutôt de vivre avec un cœur vraiment ouvert au Seigneur et au monde chacun des moments de notre prière. Un Notre-Père, un Je vous salue Marie et un Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit récités avec tout notre cœur valent parfois mieux que bien des exercices de piété. Néanmoins, prendre chaque jour du temps pour la prière, et spécialement le dimanche, jour de la résurrection du Seigneur où les chrétiens se rassemblent nombreux pour l’eucharistie, est indispensable pour la vie chrétienne. Bonne année de la prière !


+ Laurent Camiade
Évêque de Cahors

Publications similaires