Qu’est-ce qu’un cœur marial ?
Le 17 janvier dernier, le sanctuaire de Pontmain, avec des milliers de pèlerins, diocésains ou non, célébraient le 154ème anniversaire de l’apparition de Notre-Dame de l’Espérance.
Vous pouvez lire la retranscription de l’homélie de Monseigneur Matthieu Dupont et revoir la vidéo de l’homélie.
« Mon âme exalte le Seigneur. » C’est par ces mots, il y a quelques instants, que nous nous sommes associés au Cantique de Marie, le Magnificat. « Mon âme exalte le Seigneur. » C’est dans cette invitation de Marie que je nous invite, ce matin, à nous placer pour pouvoir contempler ensemble le cœur de Marie. Non pas d’abord et uniquement le cœur des affects, mais fondamentalement, le cœur, comme le lieu de l’intériorité afin d’entrer avec Marie, ici à Pontmain, en ce jour, dans cet élan marial que Marie nous révèle dans l’Écriture et que nous avons aussi perçu ici, il y a 154 ans. En effet, nous sommes appelés à avoir un cœur marial. Qu’est-ce qu’un cœur marial ? C’est un cœur dans la joie, un cœur de femme et un cœur intérieur.
Un cœur dans la joie, « Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse» (Is).
Cette joie qui n’est pas superficielle. Elle est évoquée par le prophète Isaïe : « Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse ». Cette joie est aussi celle des noces de Cana dont nous parle l’Évangile : : 600 litres d’eau que le Seigneur va transformer en vin, 6 jarres de pierre. Le vin dans l’Écriture, c’est la vie, c’est la vie qui déborde. Et cette vie qui déborde, d’où vient-elle ? Certes de Dieu, mais aussi, nous l’avons entendu dans l’Évangile, d’un regard. Ce regard, c’est celui de Marie. Marie a aperçu qu’ils manquaient de vin et le Seigneur a pu faire son Œuvre. Ce regard est éclairé, lumineux. Ce regard, est celui que le prophète Isaïe nous décrit en ces termes : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. »
Un regard lumineux, un regard qui change, un regard, en cette année jubilaire, que je nous invite à ancrer au ciel, un regard d’en haut qui n’est pas surplombant, mais un regard qui illumine notre monde. C’est le secret de la joie du cœur de Marie : avoir un regard lumineux. Ce regard va conduire à un acte d’espérance, celui posé par les serviteurs à l’invitation de Marie : « Faites tout ce qu’il vous dira. » Cet acte d’espérance est aussi un appel pour nous. Oser poser des actes ! Oser une parole ! Pour que la joie puisse déborder ! Malheureusement, aujourd’hui, parfois, nous entendons plus les prophètes de malheur qui peuvent tonner sur les réseaux et dans les médias, et la voix de l’espérance est petite, modeste. Et pourtant, vous le savez bien, chers frères et sœurs, c’est celle qui porte le monde au quotidien, dans l’ordinaire. Oser une parole d’espérance. C’est ce que Marie a fait en invitant les serviteurs à faire tout ce que Jésus dira. C’est aussi ce qu’elle a réalisé ici, mystérieusement, il y a 154 ans. Non pas par une parole, mais par un texte qu’elle nous a livré du ciel.
Hier soir, nous avons pu entendre le témoignage de Joseph Barbedette, qui relatant le récit de l’apparition, évoquait : « Joseph Babin qui rentrait d’Ernée cria à la foule qui priait : « Vous pouvez bien prier votre Bon Dieu, les Prussiens sont à Laval. » Les gens lui répondirent : « Il serait à l’entrée du village qu’on n’aurait pas peur. » Frappé par cette réponse pleine d’espérance, il vint se joindre à nous pour prier avec les gens devant la grange. » Bien sûr, que les Prussiens étaient proches de Laval. Bien sûr qu’aujourd’hui, les mauvaises nouvelles tonnent dans notre monde. Et pourtant, il nous faut nous ancrer au Ciel pour pouvoir avoir cette assurance, une assurance qui n’est pas hors sol, mais une assurance lumineuse, qui nous permet d’oser des paroles et ainsi d’avoir le cœur dans la joie.
Ainsi, la Vierge Marie a un cœur dans la joie, et c’est un appel pour nous, en cette année jubilaire.
Un cœur de Femme. « Lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme » (Ga).
La Vierge Marie a, d’abord et fondamentalement, un cœur de femme. Dans la lettre aux Galates, saint Paul nous évoquait dans la 2ème lecture : « Lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme. » Une femme comme les autres, et pourtant une femme avec une vocation unique. Car en effet, le cœur de Marie est un cœur qui embrasse large, qui embrasse tout. Elle a su percevoir qu’il n’y avait pas de vin, alors qu’un grand nombre n’était qu’à fêter, et heureusement, les nouveaux époux. Elle a été capable de voir plus loin, d’embrasser plus largement ce qui se passait. Vous le savez, le qualificatif « catholique » en grec se dit « selon le tout », c’est-à-dire universel. Nous avons, je crois, très chers frères et sœurs, cette belle mission d’être capables d’embrasser large et de ne surtout pas nous rétrécir, ce rétrécissement fût-il sur l’Église. Nous avons, car nous sommes catholiques, à avoir un cœur qui embrasse large, comme la Vierge Marie.
Le cœur de la Vierge Marie est aussi un cœur ouvert, un cœur capable de recevoir les événements et les personnes, un cœur capable d’être dans le face-à-face. Nous l’avons entendu dans l’Évangile, elle vit ce face-à-face avec son Fils. Elle le vivra tout à la fin de la vie de Jésus, dans un autre face-à-face avec Jésus en croix. Aux noces de Cana, Jésus lui dira : « Femme, que me veux-tu ? » Sur la croix, Jésus lui dira : « Femme, voici ton fils », en désignant saint Jean. Le terme de « femme » ici n’est pas péjoratif. Par ce terme, Jésus, le nouvel Adam, choisit de poser devant lui l’humanité représentée par Marie, dans une altérité qui est féconde. Cette altérité, Marie est capable de la vivre en tant que femme, pleinement capable d’accueillir les événements et les personnes. Il y a là aussi pour nous, bien sûr, un appel : sommes-nous capables d’accueillir tous ceux qui viennent à nous, de ne pas tout de suite les juger, les cataloguer, voire même les expulser ? Être capable d’avoir un cœur ouvert comme Marie.
Enfin, le cœur de Marie est un cœur fécond, mais fécond de la fécondité de Dieu et non de sa propre fécondité. Certes, elle a invité les serviteurs à remplir les jarres, mais elle a surtout contemplé la transformation de l’eau en vin. Comme elle a contemplé, au pied de la croix, Stabat Mater, le cœur de Jésus d’où sont sortis l’eau et le sang, les sacrements de l’Église. Il y a là pour nous aussi une conversion à vivre. Nous cherchons souvent à être efficaces, organisés, et il le faut un peu. Mais nous devons mesurer avec Marie que c’est Dieu qui donne la fécondité, que c’est Dieu qui nous permet de pouvoir être féconds. Alors, si le cœur de Marie est un cœur dans la joie, il est aussi profondément un cœur de femme capable d’embrasser large, un cœur ouvert et un cœur fécond de la fécondité de Dieu.
Un cœur intérieur. « Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! » (Ga).
Frères et sœurs, tout cela est possible parce que le cœur de Marie est un cœur intérieur. Nous avons entendu dans la 2ème lecture, saint Paul nous rappeler que nous sommes appelés à crier : « Abba, Père. » « Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie : « Abba », c’est-à-dire « Père ». La grâce mariale de Pontmain est l’intériorité qui ouvre à l’espérance. L’intériorité qui a été ébranlée en 1871. La France était envahie, les Prussiens étaient quand même près de Laval. Rien ne tenait. Aujourd’hui, nous pouvons parfois, en 2025, aussi être ébranlés. Sommes-nous plus ébranlés ou moins ébranlés ? La question n’a aucun intérêt. Nous sommes ébranlés. Il nous faut donc réentendre l’invitation de Marie, « Mais priez » du fond de votre cœur. Non pas une prière qui serait un chantage calculé : « Je ferai tant de « Je vous salue Marie. » et je serai exaucé. » Dieu n’est pas ainsi, « mais priez » intérieurement, comme l’abbé Guérin avait su éduquer sa paroisse à le faire à l’école de Marie qui retenait tous les événements et les méditait dans son cœur.
Il y a donc une urgence pour nous à revenir à l’intériorité, revenir en soi, non pas pour chercher une « zen attitude », mais pour nous replanter en nous-mêmes, dans ce cœur qui est le centre de notre être. Revenir en soi et revenir en Dieu, dans ce va-et-vient qui est le propre de notre existence, et qu’un grand nombre parmi vous vient chercher à Pontmain. J’ai pu passer quelques journées ici, dans ce sanctuaire, et entendre de la part de vous, chers pèlerins anonymes, votre témoignage sur les grâces reçues ici, grâces d’intériorité et d’apaisement. En d’autres termes, la grâce de pouvoir goûter ce cœur marial intérieur, qui est celui que la Vierge Marie nous invite à cultiver ici. L’intimité avec le Père nous permet d’être ancrés au ciel, et ainsi d’entrer dans l’espérance, comme le pape François nous y invite. La grâce jubilaire de Pontmain, c’est l’intériorité qui ouvre à l’espérance.
Alors, si la Vierge Marie a un cœur dans la joie, si la Vierge Marie a un cœur de femme et un cœur intérieur, c’est un appel pour nous, pèlerins de ce jour. Je nous invite à veiller à notre regard, à ne pas nous attarder trop, par exemple, sur les chaînes d’information en continu, sur les réseaux sociaux… Bien sûr, il faut s’informer, mais ne nous laissons pas happer parfois par ce déferlement d’informations qui conduisent rarement à l’espérance. Veillons à notre regard, et comme Marie, ayons un regard lumineux, éclairé de la foi. Veillons aussi à recevoir les événements et les personnes de notre temps. Ce n’est pas si facile d’accueillir ceux qui, parfois, peuvent être agressifs, ou encore d’accueillir ceux qui sont dans la détresse. Je crois que nous avons cette grave mission de pouvoir accueillir, accueillir largement ceux qui viennent à nous, et ainsi entrer dans ce dialogue que Marie a eu avec son Fils.
Et puis enfin, soyons ancrés en Dieu, ancrés en Dieu comme et avec Marie, c’est-à-dire que nous puissions cultiver cette intériorité qui nous permettra d’être signe d’espérance pour aujourd’hui.
Amen.
+ Matthieu Dupont
Évêque de Laval
Pontmain, 17 janvier 2025