Homélie messe d’action de grâce pour la béatification de Jean Préhu, 14 décembre 2025 Monseigneur Matthieu Dupont
« Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? » Mt 11, 7
Cette question, bien sûr, qui s’adresse à ceux qui ont été interpellés par Jean-Baptiste, peut s’adresser à nous alors que nous accueillons la belle figure de Jean Préhu : qui sommes-nous en train de regarder ? « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? » Jean Préhu, ce jeune homme baptisé ici dans notre basilique Notre-Dame d’Avesnières qui a donné sa vie à 25 ans en Allemagne dans un « train de la mort ». Au-delà de ces faits froids, à travers Jean Préhu, nous avons surtout la manifestation de la foi au cœur de la violence. Et c’est ce regard que j’aimerais avec vous porter sur notre frère Jean Préhu désormais au ciel : la foi au cœur de la violence.
Et cette foi au cœur de la violence, ce jeune homme l’a portée d’abord parce qu’il était généreux, puis parce qu’il était enraciné dans le Christ, tel que sa promesse scoute nous le rappelle. Enfin, il a manifesté sa foi au cœur de la violence. Généreux, enraciné dans le Christ, au cœur de la violence.
Généreux
Cette générosité, il nous faut la reconnaitre d’abord dans son humanité. En effet, Jean était un homme bouillonnant, un homme au caractère certes taiseux : il parlait peu, mais sur un terrain de football, on nous dit qu’il prenait toute sa place et qu’il se donnait totalement, tel que nous le raconte un de ses camarades du collège du Sacré-Cœur à Mayenne.
Cette générosité, il l’a mise en œuvre, y compris dans son parcours scolaire au cours duquel il a peiné. D’abord scolarisé à Laval, il a ensuite été scolarisé à Mayenne pour revenir ensuite à Laval. Laborieux dans son travail scolaire, il n’en avait pas moins une intelligence des choses, à défaut peut-être d’avoir une intelligence scolaire.
Très chers jeunes, c’est donc un jeune de notre temps ! Vous qui généreusement vous êtes engagés dans le scoutisme ; vous vivez aussi cet engagement dans vos études, et dans la société : en Jean Préhu, vous retrouvez l’un des vôtres, tout simplement. Un homme persévérant.
Persévérant, tel qu’il le relatait dans une lettre écrite à son père au début de la guerre en juin 1940. Très simplement, il écrivait : « Bon moral. Foi en Dieu. Foi en la Providence. Tout cela est le principal. Nous vaincrons. » Nous avons dans ces quelques mots tout le caractère de Jean, celui qui, sûr de lui, s’appuyant sur sa foi et sur qui il était, s’est confronté à la vie.
Cette générosité, il nous faut, très chers frères et sœurs scouts et guides, la garder au cœur. Ne soyons pas des blasés. Ne soyons pas de ceux qui envisagent sans cesse le pire. Demeurons généreux face notamment à l’adversité parfois, et comme Jean Préhu, n’ayons pas peur de cette effronterie de la jeunesse : « nous vaincrons ».
Enraciné dans le Christ
Malheureusement, nous le savons, la défaite fut terrible et Jean fut emprisonné. Emprisonné dans les différents camps, stalag où, peu à peu, ce qu’il avait déjà découvert ici à Laval, en côtoyant le scoutisme va prendre toute sa place. Peu à peu, il va enraciner sa vie dans le Christ de façon décisive en prononçant sa promesse au cœur d’un stalag. Étonnant. Il aurait pu défaillir. Il aurait pu baisser les bras. Il a su puiser dans sa foi. Il a su prononcer ces mots que vous prononcez encore d’une façon ou d’une autre : « Seigneur Jésus, apprenez-nous à être généreux, à vous servir comme vous le méritez, à donner sans compter, à combattre sans souci des blessures, à nous dépenser sans attendre d’autre récompense
que celle de savoir que nous faisons votre sainte volonté. »
La prière scoute a surgi de son cœur, certainement chaque jour. Apprenez-nous à être généreux : il l’était. Apprenez-nous à donner sans compter : peu à peu, c’est ce qu’il a réalisé jusqu’au martyre.
Ainsi, dans cet engagement généreux, humain, Jean a été peu à peu habité. Il a pu participer au clan Notre-Dame de la Route et le père Harignordoquy pouvait évoquer en ces termes la figure de Jean, lui qui accompagnait ses routiers emprisonnés : « Jean est le jeune homme sérieux qui a réalisé toute la beauté de la vie dans son expression chrétienne. Son cœur généreux ainsi que son expérience de la souffrance lui ont fait sentir que cette épreuve n’était que la manifestation de la volonté de Dieu qui lui demande de se donner plus totalement à Lui pour le relèvement de la France dans un christianisme généreux. »
Peu à peu, Jean, à partir de cette générosité qui le caractérisait, a su comprendre que tout ce qui ne semblait qu’absurdité dans les camps pouvait être l’occasion de manifester la volonté de Dieu.
Et ainsi, il réalisa, ce qu’un de ses camarades du collège du Sacré-Cœur à Mayenne relatait alors qu’il était encore simple collégien : « Ce qui comptait pour Jean, c’était le sacrifice de sa vie. » Déjà ! Déjà, il voulait donner sa vie, et il comprit peu à peu que cette vie donnée avait du sens, car il était enraciné dans le Christ.
Ainsi, au terme de sa vie, il disait au père Harignordoquy : « Nous tenons, père, ils ne nous auront pas. Ils ne sont pas assez forts pour vaincre le Christ. ». Il a compris que ce n’était pas sur ses propres forces qu’il pouvait vaincre, ce qu’il laissait peut-être entendre en juin 40, mais sur le Christ.
Alors, très chers scouts et guides, vous qui avez prononcé votre promesse pour un grand nombre, rappelez-vous les mots que vous avez prononcés, ces mots qui peuvent parfois dépasser nos intentions, mais des mots remplis d’idéal. Aujourd’hui vous donnez de votre temps par amour du Christ, certainement, mais aussi parce que vous souhaitez vivre cette fraternité unique qui est celle du scoutisme.
En Jean Préhu, vous avez un modèle de celui qui, tout généreux, a su se laisser habiter par le Christ dans des conditions effroyables qui ne sont pas les nôtres. Mais s’il a pu tracer ce chemin, il est aussi pour nous. Alors n’ayez pas peur de donner votre vie, quelle que soit votre vocation : dans le mariage, le sacerdoce, la vie consacrée, au service de vos frères.
Jean était généreux. Il a su affronter les difficultés de sa jeunesse tout en étant persévérant. Jean, dans le drame de la Seconde Guerre mondiale, a réussi à s’enraciner profondément dans le Christ. Et c’est peut-être ce que nous sommes appelés à retenir de lui aujourd’hui : généreux, enraciné dans le Christ au cœur de la violence.
Au cœur de la violence
Vous le savez, juste avant de mourir, il a pris place dans les « trains de la mort ». Cinq mille détenus entassés de façon effroyable dans des wagons à bestiaux : deux jours de vivres pour vingt-et-un jours de voyage. Ils allaient vers Dachau. Sur ces cinq mille détenus, deux mille sept cents sont morts avant d’arriver à Dachau, quatre mille deux cents au bout de quelques jours tellement ils avaient été éprouvés.
Il nous est difficile d’imaginer ce qu’ils ont vécu. Le témoignage du père Harignordoquy est précieux, il nous dit que Jean, au cœur de cette horreur, a su garder la foi. Il a su garder la foi, lui qu’un membre du clan Notre-Dame de la Route nous décrivait ainsi : « C’était un doux, auquel le Royaume de Dieu appartient. » Il nous faut, je crois, entendre de Jean que son cœur ne s’est pas endurci, qu’il a su, dans ce drame, demeurer uni au Christ « doux et humble de cœur ». Alors c’est certainement un appel pour nous à veiller à notre cœur. Le cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, d’où vient cette lumière vacillante de Bethléem au pied de l’effigie de Jean Préhu, disait aux évêques de France au mois de novembre dernier : « La guerre fait partie de nos vies. Ne laissons pas la guerre façonner nos cœurs et nos pensées. »
Jean a été au cœur de la guerre, mais la guerre n’a pas durci son cœur. Que nous puissions, nous aussi, sans cesse faire battre en nous le cœur de Dieu, un cœur doux et humble. Et qu’à l’intercession du bienheureux Jean Préhu, nous soyons au cœur de notre société ceux qui manifestent ainsi l’espérance.
Alors, très chers frères et sœurs, et particulièrement vous, chers jeunes, ne désertons pas. Faisons face de façon généreuse, enracinée dans le Christ, au cœur de notre société.
Amen.