Relire la Passion selon saint Matthieu pour comprendre la mission de l’Église aujourd’hui
Lundi 30 avril 2026, à l’occasion de la Messe chrismale, l’évêque de Laval a invité les prêtres, les diacres et leurs épouses, ainsi que les laïcs envoyés en mission ecclésiale, à participer à une conférence du Père Yann Le Lay, délégué national à la diaconie et à la solidarité à la Conférence des évêques de France.
Depuis deux ans, l’Église de la Mayenne chemine avec son évêque, Monseigneur Matthieu Dupont, à la suite du dernier synode diocésain, en étant attentive à la vie fraternelle, à la liberté spirituelle et pastorale, et à la docilité à la mission.
L’an passé, Pape Léon XIV a publié sa première exhortation apostolique, Dilexi Te, consacrée à l’amour de prédilection de Dieu pour les pauvres. Dans ce contexte, l’évêque de Laval a proposé aux missionnés de vivre un temps fraternel de prière et d’échange pour approfondir l’articulation entre charité et mission dans leur ministère.
Vous pouvez retrouver cette conférence sur notre chaîne YouTube.
À partir des chapitres 26 à 28 de l’Évangile selon Évangile selon saint Matthieu, cette conférence propose une lecture unifiée du mystère pascal à la lumière de la mission de l’Église. Elle met en évidence un point central : l’annonce du Royaume de Dieu ne peut être dissociée de la charité vécue, en particulier envers les plus pauvres.
Le Royaume : cœur de la mission chrétienne
Avant même le récit de la Passion, le chapitre 25 de saint Matthieu donne la clé d’interprétation :
« Venez, les bénis de mon Père… ».
Le Royaume promis se reçoit et se reconnaît dans la relation aux plus petits. La charité devient ainsi le critère de vérité de la foi.
La Passion : révélation du Christ pauvre
Les chapitres 26 à 28 révèlent un paradoxe fort : celui que nous annonçons comme Sauveur se manifeste comme pauvre et serviteur. Dès l’onction à Béthanie, Jésus évoque les pauvres, et dans la Passion, il en assume pleinement la condition : faim, soif, rejet, solitude, abandon.
Le Christ devient étranger, prisonnier, humilié. Il rejoint concrètement toutes les formes de pauvreté humaine. La Passion devient alors un lieu de vérification de notre foi : reconnaître le Christ, c’est le reconnaître dans celui qui souffre.
Ainsi, la charité n’est pas un supplément moral ni une simple action sociale. Elle est une rencontre réelle avec le Christ, mort et ressuscité, qui porte en lui toutes les pauvretés humaines.
Foi et transformation du monde : l’intuition de Paul VI
Dans un monde marqué par la sécularisation, Paul VI demeure une référence majeure. Dans Evangelii Nuntiandi, il pose des questions toujours actuelles : comment l’Évangile transforme-t-il réellement l’homme et la société ?
La réponse tient dans une double dynamique :
- une transformation intérieure par la foi,
- une transformation concrète du monde par la charité.
Ces deux dimensions sont inséparables. L’Évangile est à la fois parole et acte. La mission chrétienne consiste à unir les deux, à l’image du Christ.
La charité, nature même de l’Église
Benoît XVI a fortement rappelé cette vérité dans Deus Caritas Est : la charité n’est pas une activité parmi d’autres, elle appartient à l’essence même de l’Église.
Elle ne se réduit pas à une assistance sociale. Elle exprime l’amour de Dieu pour tout homme, dans toute sa dignité. Elle est universelle, gratuite, et dépasse toute logique d’efficacité.
Elle complète la justice sans s’y substituer : même dans une société juste, la charité reste indispensable, car elle seule introduit la gratuité, la relation et la communion.
À partir des pauvres : un appel radical
Avec le Pape François, un pas supplémentaire est franchi. L’attention aux pauvres devient une « catégorie théologique ». Autrement dit, les pauvres ne sont pas seulement destinataires de l’action de l’Église, mais lieu de révélation de Dieu.
Ils ne sont pas des objets de compassion, mais des sujets à part entière, porteurs d’une parole et d’une expérience unique. Leur présence appelle une conversion du regard et des pratiques.
Cette conversion passe notamment par :
- l’écoute réelle des situations de vie,
- la remise en question des préjugés,
- une attention aux nouvelles formes de pauvreté (solitude, exclusion, fragilité psychologique).
Dans la continuité de cette réflexion, la perspective s’approfondit encore : il ne s’agit plus seulement d’agir « pour » ou « avec » les pauvres, mais « à partir d’eux ».
Le Christ lui-même, dans sa Passion, se révèle comme le plus pauvre. C’est donc à partir de lui – et de ceux qui partagent cette condition – que se construit la vie chrétienne et ecclésiale.
Cette approche implique :
- de reconnaître les pauvres comme membres à part entière du Corps du Christ,
- de recevoir d’eux une parole qui éclaire la foi,
- de laisser leur présence transformer la vie des communautés.
Une Église envoyée et unifiée
La finale de l’Évangile selon saint Matthieu
« Allez, de toutes les nations faites des disciples »
rappelle que la mission est constitutive de la foi chrétienne. Mais cette mission ne peut être crédible que si elle est habitée par la charité.
La liturgie elle-même envoie en mission : « Allez dans la paix du Christ ». Cet envoi n’est pas une conclusion, mais un commencement. Il appelle à devenir artisans de paix et témoins du Royaume.
Charité, mission et vie sacramentelle ne s’opposent pas : elles s’enracinent dans une même source, la vie de Dieu, et se déploient dans une même dynamique.
Un chemin de conversion
Au terme de cette réflexion, plusieurs appels se dégagent :
- passer d’une logique d’action à une logique de relation,
- redonner une place réelle aux plus fragiles dans la vie ecclésiale,
- reconnaître en eux une présence du Christ,
- laisser leur parole transformer nos communautés.
Plus profondément encore, il s’agit de redécouvrir que la mission de l’Église n’est pas d’abord de faire, mais de permettre à chacun de rencontrer le Christ et d’accueillir une vie nouvelle.
C’est à cette condition que l’annonce de l’Évangile devient crédible : lorsque la charité vécue révèle concrètement le Royaume déjà à l’œuvre.