« La fraternité c’est autre chose que la simple solidarité » Jacqueline témoigne
Je m’appelle Jacqueline, j’ai 62 ans. Je suis mariée depuis 40 ans à Bernard. Nous avons trois garçons de 39, 38 et 34 ans, et deux petits-enfants. Deux de nos fils, l’aîné et le cadet, sont agriculteurs avec moi dans un GAEC, Bernard ayant pris sa retraite au milieu de sa création. Nous produisons du lait bio. J’anime aussi une chambre d’hôtes insolite. Je pars bientôt à la retraite.
La Fraternité
On dit que le monde rural est solidaire. Mais la fraternité, pour moi, c’est autre chose que la simple solidarité.
Elle porte en elle une dimension de permanence, de durée, alors que la solidarité se vit souvent de manière ponctuelle. La fraternité me fait penser à la famille. Il y a une histoire commune : un passé partagé, des lieux, une culture, une éducation auxquels on peut se référer et qui permettent de construire ensemble un avenir. Il y a le vivre-ensemble : on partage du temps, des activités, on se retrouve avec plaisir. Et il y a la bienveillance et la gratuité : ce désir de prendre soin de l’autre, de vouloir son bonheur et de recevoir la même chose en retour.
Dans le monde rural, est-ce possible ? Oui, et je voudrais partager quelques expériences de fraternité que j’ai vécues.
Tenir une ferme à plusieurs, en couple ou en GAEC, c’est viser une réussite à la fois économique et humaine en partageant les moyens de production et les efforts. Dans notre cas, il y a l’histoire commune : une ferme familiale depuis sept générations, plus de deux cents ans sur la même terre. Nos fils nous suivaient partout car nous les avons élevés en travaillant. Nous avons beaucoup construit pour accueillir nos animaux et rénové nos maisons. Il y a un attachement fort.
Il y a aussi le vivre-ensemble : en famille, en couple, en association, nous avons créé des liens durables et transmis des expériences entre générations.
Je pense à mon beau-père qui parlait patois mayennais, à la patience qu’il m’a fallu comme NIMA (Non Issue du Milieu Agricole), au respect et à l’écoute lorsque nos garçons proposaient de nouvelles technologies. Quant à la bienveillance, elle n’est pas toujours acquise. Il y a des blessures, mais aussi beaucoup d’attention portée à la fatigue, au stress, aux événements extérieurs. Nous avons appris à valoriser les talents : nos fils, agents de remplacement, m’ont transmis de nouvelles techniques et m’ont même réappris à traire avec une salle de traite modernisée. Les différences existent aussi : les femmes, moins fortes physiquement, trouvent des astuces et sont souvent plus minutieuses. Les traditions pèsent parfois, comme la répartition des corvées par âge ou par sexe. Les générations ont des aspirations différentes, notamment dans l’organisation des horaires et des astreintes.
J’ai aussi connu la fraternité en CUMA, ces coopératives qui permettent de partager du matériel agricole.
On y fait des économies d’échelle, mais cela demande beaucoup d’écoute et de bienveillance. Là encore, une histoire commune nous relie : le territoire, l’école… On vit ensemble dans les réunions formelles ou informelles, chacun prend des responsabilités pour le bien de tous. La bienveillance est nécessaire entre les « gros » et les « petits », entre les anciens et les jeunes qui échangent même par WhatsApp, entre productions bio et non-bio, dans les coups durs comme dans les réussites.
La fraternité, je l’ai vécue aussi dans le tissu rural à travers les associations, les communes, les événements ponctuels.
De nouvelles formes de convivialité se créent dans les petites communes. Et je l’ai vécue encore dans l’accueil des non-ruraux grâce à ma chambre d’hôtes. Cela m’a permis de partager des expériences, de tenir compte des besoins et des aspirations des visiteurs, et de casser des préjugés ou des incompréhensions entre mondes différents.