Homélie de la messe d’action de grâce pour le pape François
Relisez ou écoutez l’homélie de Monseigneur Matthieu Dupont, prononcée lors de la messe d’action de grâce pour le pontificat du pape François, mercredi 23 avril 2025.
« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
C’est par ces mots que saint Luc rapporte comment les disciples d’Emmaüs, cheminant avec Jésus Ressuscité, ont pris conscience de Sa présence par leur cœur tout brûlant. Le Pape François n’est bien sûr pas Jésus Ressuscité. Il est pourtant celui qui a su parler au cœur de tant d’hommes et de femmes de notre temps. Je me souviens – ayant eu la grâce de le rencontrer lors du pèlerinage diocésain à Rome, deux jours avant son hospitalisation en février dernier – en le saluant, balbutiant en français que nous prions pour lui, qu’il me disait avec un sourire : « Priez, priez, car Pape, c’est un métier difficile ! » Et pourtant, pendant douze ans, ce Jésuite s’appelant François a assumé ce métier. Il l’a assumé avec toute son humanité. Il a voulu rejoindre tous ceux qui, sur cette terre, voulaient accomplir le Bien – et même au-delà.
J’aimerais simplement, avec vous ce soir, reprendre ses grands textes… Non pas pour les égrener comme un chapelet, mais pour y découvrir comme une ligne de force qui s’impose : la fraternité. La fraternité, clé de notre humanité. Le Pape François a voulu nous le rappeler sans cesse, à temps et à contretemps, ne serait-ce qu’en prenant ce prénom de François, évoquant ainsi le pauvre d’Assise, celui qui a voulu se faire proche de tous. Dans trois encycliques, le pape François a décliné cette fraternité :
- D’abord dans Fratelli tutti, sur la fraternité et l’amitié sociale ;
- Puis dans Laudato si’, sur l’écologie intégrale, et donc sur l’humanité;
- Et enfin, dans sa dernière encyclique, publiée le 24 octobre dernier : C’est lui qui nous a aimés (Dilexit nos), où il aborde aussi le discernement, au service de la fraternité et de l’humanité.
Fraternité, humanité, discernement
Fraternité vécue par Jésus dans l’Évangile, qui a choisi de marcher avec les disciples.
Jésus n’a pas envoyé aux disciples d’Emmaüs un message de loin, mais il a marché avec eux. Le Pape François est celui qui a vécu « la fraternité universelle », à l’exemple de saint Charles de Foucauld. Cette fraternité avec tous, il l’a particulièrement cultivée avec les différents courants religieux de notre monde. Je pense ici particulièrement à l’Islam. Il a voulu vivre cette fraternité avec tous, au nom de Jésus-Christ. Il a prôné la paix, à temps et à contretemps. Dans Fratelli tutti, il écrivait :
« Toute guerre laisse le monde pire que dans l’état où elle l’a trouvé. La guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité, une capitulation honteuse, une déroute devant les forces du mal. » (Fratelli tutti 261).
Il n’aura eu de cesse, comme ses prédécesseurs, de prôner la paix.
Cette fraternité, il a voulu qu’elle soit manifeste avec les plus pauvres. Nous nous souvenons que son premier voyage apostolique, trois mois seulement après son élection, a été sur l’île de Lampedusa. Il voulait ainsi se faire proche de ceux qui mouraient en traversant la Méditerranée. Il s’est opposé, durant toute sa vie, à « la culture du déchet », que notre société peut malheureusement promouvoir, consciemment ou non. Cette « culture du déchet », qui décrète que certains parmi nous n’ont pas droit de cité… Les migrants, certainement, les enfants à naître, parfois même les personnes en fin de vie. Il a voulu prendre au pied de la lettre le Jugement dernier en saint Matthieu : reconnaître le Christ dans tous ses petits : « j’avais faim, j’avais soif, j’étais nu… » Il les a reconnus. Il a voulu être le frère de tous.
Il y a là un appel, chers frères et sœurs, pour notre Église. Pour reprendre une expression chère au Pape François : « aller aux périphéries existentielles de notre monde ». Là où nous n’allons pas. Là où il n’est pas de bon ton d’aller. Continuer à aller chercher ceux qui sont loin, nos frères et sœurs, et le faire au nom du Christ. La fraternité n’est pas une option de la vie chrétienne. C’est la vie chrétienne. Elle est la clé de notre humanité.
Humanité, « infirme de naissance »
Cette humanité, nous en avons entendu parler dans la première lecture : souvenez-vous de cet infirme porté à la Belle Porte de Jérusalem. Saint Luc nous dit : « On y amenait alors un homme infirme de naissance. » (Ac 3, 1) Notre humanité est blessée. Elle peine à être en harmonie avec tous et avec la création.
L’une des encycliques majeures du pape François est certainement Laudato si’. Le 24 mai 2015, il donnait comme une charte au mouvement écologique, une vision d’écologie intégrale, intégrant l’homme dans la nature et ne l’opposant pas à elle. Il nous rappelait la nécessité de préserver « notre Maison Commune », la Terre. Il évoquait aussi la nécessité que les solutions soient intégrales et « prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux » (Laudato Si’ 139). Une écologie intégrale, c’est une écologie attentive aussi à l’homme et à toutes les situations humaines. Il nous rappelait aussi, en signant la lettre la déclaration du Dicastère pour la doctrine de la foi, Dignitas infinita, il y a un an, « la dignité inaliénable de la personne humaine. »
Voilà un appel pour notre Église : « aller aux périphéries existentielles » et, comme aimait à le dire le pape François, « être un hôpital de campagne », c’est-à-dire un lieu « héliportable », un lieu où l’on puisse être accueilli au bord des terrains de guerre. Ce lieu, il est l’Église, si nous le voulons. Le pape François dans Amoris laetitia, son exhortation apostolique sur l’amour humain, écrivait :
« L’Église doit accompagner d’une manière attentionnée ses fils les plus fragiles marqués par un amour blessé et égaré, en leur redonnant confiance et espérance. » (EA – Amoris Laetitia 291)
Servir l’homme, servir tout l’homme au nom de Jésus-Christ.
Le discernement, fruit de l’Esprit
Ainsi, si la fraternité est notre chemin pour pouvoir vivre pleinement notre humanité, il nous faut discerner. Les processus de discernement pour un pape jésuite sont bien sûr une évidence. C’est ce qu’a fait Jésus avec les disciples d’Emmaüs. Il ne leur a pas asséné une vérité. Il a interprété pour eux, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Dans sa dernière encyclique Dilexit nos, publiée le 24 octobre dernier, le pape François appelle aussi au discernement quand il écrit :
« Dans ce monde liquide, il est nécessaire de parler à nouveau du cœur, d’indiquer le lieu où toute personne, quelle que soit sa catégorie et sa condition, fait sa synthèse. » (Dilexit nos 9).
Le cœur, au sens biblique, est le centre le plus intime de la personne, ce que nous appellerions aujourd’hui la conscience. Et ces appels de notre conscience, le Pape nous invite à les écouter, à ne pas nous laisser emporter par les opinions ou les sondages.
Dans son exhortation apostolique sur la sainteté (Gaudete et exsultate du 19 mars 2018), il écrit encore :
« Seul l’Esprit sait pénétrer dans les replis les plus sombres de la réalité, et prendre en compte toutes ces nuances, pour que sous un nouveau jour émerge la nouveauté de l’Évangile. » (Gaudete et exultate 173).
Le pape François a cherché à promouvoir un nouvel art de vivre dans l’Église, notamment dans l’exercice de l’autorité. Le Document Final du dernier Synode Romain approuvé par le Pape nous rappelait :
« L’Esprit Saint est un guide sûr, et notre première tâche est d’apprendre à discerner sa voix, parce qu’il parle en tous et en toute chose. » (Document Final 43).
Que nous puissions donc, ensemble, réfléchir, prier, et rendre ce service à notre humanité : proposer les chemins dont elle a besoin. Pour cela, N’attendons pas que les prêtres ou les évêques disent seuls : « Nous allons par-là » mais discernons ensemble dans l’Esprit Saint.
Un dernier appel du pape François est celui de reconnaître la « classe moyenne de la sainteté » (Gaudete et exultate 7). Que veut-il dire ? Qu’il ne faut pas tout attendre des grands saints, mais que nous sommes tous appelés à suivre Jésus, chacun dans notre quotidien.
Fraternité. Humanité. Discernement.
Appelés à la fraternité, à l’humanité et au discernement, il nous faut faire mémoire – et je terminerai par là – de son premier texte : Evangelii Gaudium, « La joie de l’Évangile ». Dans ce texte de 2013, il exhortait l’Église à sortir. Il exhortait chacun d’entre nous avec ces mots :
« Je suis une mission sur cette terre, et pour cela, je suis dans ce monde. Je suis une mission ; je n’ai pas une mission, je suis une mission. » (Evangelii Gaudium 273).
Tout simplement parce que je suis un être humain, et que j’ai à apporter quelque chose à ce monde, avec Jésus-Christ. Une question que je nous laisse : Quelle mission suis-je donc ?
Amen.
+ Matthieu Dupont
Laval
Mercredi 23 avril 2025
Messe d’action de grâce pour le pontificat du pape François